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Juil 23 2014

Quand la poésie trouvait sa place dans un jugement — bis

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À l’instar de ceux de ses collègues qui ont usé d’argot et d’alexandrins en rédigeant leur décision, le juge Gilles Bélanger s’est prêté lui aussi à un exercice de style : la rédaction en vers.

Siégeant à la Cour provinciale dans le district de Montréal, le juge Bélanger devrait régler une banale action sur compte en matière de contrat d’entreprise.

Voici le texte intégral de cette décision, qui date de 1983.

JUGEMENT

Un jurisconsulte distingué, prénommé Michel,
Qui, sans vantardise, excelle,
Habitait sur le bord du lac St-Louis,
Une demeure, joyau d’orfèvrerie.
Sertie de 110 carreaux,
Reflétant cieux et flots.
Maints d’entre eux, hélas!
Avaient subi la casse,
Ou lâchaient leurs montures.
Il leur fallait une cure.
Comme bien si précieux,
Demande doigts amis et minutieux,
Michel commanda Albert, tel un joaillier,
Pour les remplacer et enchâsser.
Forcément, il y mit beaucoup de temps,
Faisant plus cher qu’un simple artisan,
Ce dont Albert prévint Michel.
Mais en vain, et,de là, querelle.
Quand Albert présenta l’addition,
Soit 2 422,02 $, Michel cria abomination : 
«Le quincaillier», dit-il, «ne demande que 6,00 $ le carreau,
Et Albert n’a pas fait plus que 150 morceaux.»

C’est ainsi qu’il contesta
Le montant porté devant le magistrat.

Albert répliqua que le maître des céans,
N’ayant pas compris son avertissement,
Devait rémunérer son labeur,
Détaillé au compte heure par heure,
Et que le taux prévu au décret,
À 16,00 $ l’heure n’était pas un secret.

Parties ouïes, reste à disposer de la bataille.
On pourrait, comme dans la fable, tirer à la courte paille,
Mais ni le maître de la loi ou le maître de l’art,
Ne croient qu’un juge décide ainsi au hasard.

Il doit donner raison de sa conclusion.

Ici, c’est que pour l’amour de sa maison,
Le jurisconsulte sacrifia toute considération,
Tandis que l’entrepreneur et homme de peine,
Jamais ne sacrifia la sienne.
Tout travail, dit l’article 1665 a, a un prix,
Gouverné en l’espèce par l’édit.

La morale de l’histoire :

Plutôt que d’écouter, en ces matières, la loi de l’amour,
Écouter l’amour de la loi et ses discours.

POURQUOI LA COUR :

Au gentilhomme Michel, ORDONNE de payer
À Albert, avec dépens, ce que réclamé,
Sans intérêt toutefois, vu qu’entre amis,
Lorsqu’on perd sa cause ou un pari,
L’intérêt d’argent va contre l’intérêt ou l’attachement;
Que l’on se doit mutuellement.

(signé)
GILLES BÉLANGER, J.C.P.

Consultez le jugement original, St-Onge c. Rioux, obtenu grâce à l’aimable collaboration des professeurs Jean Hétu et Marie Annik Grégoire, de la Faculté de droit de l’Université de Montréal.

Référence

St-Onge c. Rioux (C.P., 1983-11-15), SOQUIJ AZ-51087098

Au sujet de l'auteur

Geneviève Gélinas

Geneviève Gélinas est webmestre à SOQUIJ, où elle fut d'abord conseiller juridique. À compter de 1997, elle a été chargée de différents projets Web et, depuis 2002, elle assouvit à temps plein sa passion pour Internet à titre de webmestre. Elle administre le blogue de SOQUIJ ainsi que ses comptes Facebook, Twitter et LinkedIn. On peut la suivre à twitter.com/gelgen.

Lien Permanent pour cet article : http://blogue.soquij.qc.ca/2014/07/23/poesie-trouvait-place-jugement-bis/

2 commentaires

  1. MARIUS GAUTHIER

    Quelle joie, quel plaisir, quelle émotion à lire ce jugement en vers!

    Merci de l’avoir recensé!

    1. Me

      Pour la partie qui perd sa cause, je doute fort qu’elle voit l’humour ou la justesse de recevoir une décision.en vers….ça ne fait pas très sérieux et un juge qui poserait un tel geste aujourd’hui se retrouverait probablement avec une plainte!

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